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«L’air, les raisins et le vin des bords de Garonne sont d’excellents antidotes contre la mélancolie.» Montesquieu

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« JE ME SOUVIENS » ou « L’esprit du lieu…Charles-Louis de Secondat »

«L’ai-je entendu, le frais bruissement de la cascade, alors même que je ne savais point encore marcher ! … Vous me parleriez de l’Europe moi je vous parlerais de mon village de La Brède et de mon château.
Cet endroit ne peut qu’être cher à mon cœur d’homme vieillissant. Certes, de mes trois premières années, je n’ai eu connaissance que par ce qu’on m’en a rapporté. Mais cela, malgré plus de soixante ans écoulés, me semble si proche …

Je me souviens …

Je suis né au château, par temps de froidure, le 18 janvier 1689. Ma sœur Marie avait alors deux ans. Bien plus tard, lorsque je passai grande partie de mes journées en la bibliothèque, car l’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté, je trouvai dans nos archives familiales un billet évoquant ma naissance : « Mme de La Brède était en travail d’enfant. On lui annonça qu’un pauvre est à la porte du château demandant l’aumône. Elle donne l’ordre de le retenir pour être parrain de l’enfant qu’elle mettait au monde. » Et combien de fois Mme Renom, la tante de mon fidèle notaire Latapie, ne m’a-t-elle montré ce qu’elle écrivit pieusement dans mon livre de messe : « Ce jour d’hui, 18 janvier 1689, a été baptisé dans notre Eglise paroissiale, le fils de M.de Secondat, notre seigneur. Il a été tenu sur les fonds par un pauvre mendiant de cette paroisse, nommé Charles, à telle fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les pauvres sont nos frères ». Mon père Jacques nota lui-même cette date dans un de ses cahiers journaliers.

Je me plais à penser que j’étais doté d’une solide santé dès l’instant de ma venue au monde, pour avoir déjà survécu au trajet jusqu’au Bourg, dans l’église glacée du plein hiver… La mort de mon jeune frère Joseph et celle de la plus jeune de nos sœurs, Marie-Anne, me l’ont toujours rappelé…

Mon père vénérait notre mère, Marie-Françoise de Pesnel ; lui qui écrivait peu, prit soin cependant de tracer pour nous son portrait et je relis parfois ces lignes avec émotions : « Comme plusieurs de mes enfants ne peuvent avoir une idée de leur mère, je leur dirai simplement que c’était une des plus dignes personnes qu’on peut voir… Elle était d’une taille raisonnable, infiniment douce, d’une physionomie charmante. Elle avait l’esprit de l’homme ; habile pour les affaires sérieuses, nul goût pour les bagatelles, une tendresse inexplicable pour ses enfants, un soin continuel pour toutes les choses de son devoir, une piété solide qui allait à tout et particulièrement une passion pour les pauvres(…). "

Je fus donc confié dès le jour de mon baptême à la Jane Donadieu, la meunière, ici même, dans le Moulin du sieur Abady ; brave et sérieuse femme qui m’éleva sainement, comme ses autres petiots. Ainsi qu’on pratique encore en cette année 1754, je fus emmailloté serré de long mois, et parfois suspendu dans un couffin de vîme léger à quelque branche près de l’eau, en mon premier été ; je fus bien nourri du lait de ma nourrice, qui elle-même, en ce moulin, mangeait à sa faim.
Je n’ai jamais oublié ce temps où l’on prit soin de moi, et je prends garde à porter quelque secours à ceux qui furent proches de moi en cette époque. Ainsi, après la famine de 1747 dont souffrit notre chère province, ai-je bien recommandé à Latapie de verser 30 sols par mois à la vielle meunière et autant à la veuve Mignon, de Jamin, pendant le temps où elle sera en nécessité ; quant à l’orpheline de Moras, sa pension tombera dès qu’elle sera en état de travailler. Et je fis encore distribuer du blé de mes greniers l’année suivante pour les aider survivre, car si la famine vient, la suprême loi c’est le salut du peuple.

Si les premiers pas que je fis avec les drôles du Bourg me conduisent au près du petit ruisseau, les premiers parlers que j’entendis et pratiquai dans notre chère langue natale, m’ont laissé un accent chantant que je ne fis jamais effort de modifier, ni dans les salons huppés de la Capitale, ni auprès des belles dames et beaux esprits que j’y fréquentai par la suite !
Ma première langue, c’est le gascon et je ne rougis pas de faire entendre ainsi de quelle terre je suis né ; je me suis souvent amusé à accueillir sur mes propriétés, vêtu simplement comme le sont mes domestiques, des amis illustres ou des visiteurs étrangers, en leur parlant patois !
Dans ces temps déjà un peu lointains, la vie d’un petit enfant, fût-il de noble naissance, était semblable à celle de nos paysans. J’ai été élevé comme eux et avec eux : j’en suis resté proche.

C’est un bonheur d’être d’une grande naissance ; ce n’est pas un malheur d’être d’une médiocre ; le mérite console tout . J’apprécie depuis toujours le solide bon sens de tous ces braves. J’aime les paysans car il ne sont pas assez savants pour raisonner de travers . Je hais Versailles parce que le monde y est petit.

Mon frère de lait, Jean Demarennes, devenu berger de la Lande gasconne, n’est jamais resté plus de 6 mois sans me venir voir, sur ses échasses ; nous nous retrouvons toujours avec simplicité. Mes jeunes cousins, les De Loyac, m’entourèrent aussi en ces vertes années. Enfin, ma petite sœur Thérèse était bien proche à mon affection dans ce temps paisible où, de retour au château en ma quatrième année, le maître d’école de la paroisse, De Souverie, vint jusqu’à mes 7 ans, m’apprendre les rudiments du français et de l’écriture… Par les bois et les prairies, au milieu des vignes paternelles ou pêchant dans le Saint Jean d’Etampes, nous nous retrouvions tous bien souvent, mêlés aux troupeaux ou aux travaux des champs, et le parler gascon effaçait les barrières entre nous.

Ce que je possède de mes ancêtres, l’ayant fait fructifier comme c’était mon devoir, me permet de veiller à la survivance de tous. Mes vignobles, connus à l’étranger au même titre que mes écrits, me rapportent. Ce qui fait que j’aime être à La Brède, c’est qu’à La Brède, il me semble que mon argent est sous mes pieds. A Paris, il me semble que je l’ai sur les épaules (…). Dans mes terres, avec mes vassaux, je n’ai jamais voulu souffrir qu’on m’aigrît sur le compte de quelqu’un. Quand on m’a dit : « Si vous saviez les discours qui ont été tenus ! - Je ne veux pas le savoir », ai-je répondu. Si ce qu’on voulait rapporter était faux, je ne voulais pas prendre la peine de haïr un faquin. Je n’ai point paru dépenser, mais je n’ai point été avare.

Ceux qui m’ont accompagné, dans ces premiers temps de ma vie, pouvaient m’inspirer confiance. Quand je me fie à quelqu’un, je le fais sans réserve ; mais je me fie à peu de personnes. Vivant tous les évènements de notre famille au plus près, ils surent combien fut foudroyant, en ma septième année, le chagrin procuré à la fois par la disparition de ma mère, morte en couches à 31 ans, la séparation brutale, la même semaine, d’avec ma très chère sœur Thérèse expédiée à 5 ans chez les religieuses d’Agen, sans parler du silence douloureux dans lequel mon père se réfugia ; et enfin notre départ pour Bordeaux, d’où je ne revins, jusqu’à mes 11 ans, qu’aux vacances…
Moi, le petit paysan qui gambadait à mon gré dans ma campagne brédoise, je fus soudain emmuré en plein cœur d’une ville inconnue, grise et tumultueuse.

De là me vient sans doute le besoin profond que j’ai toujours éprouvé de me retrouver ici, dans cette douceur champêtre, familière et apaisante ; et cela, même du temps de mes séjours en Europe, ou lorsque je brillais dans quelques salons princiers. Rien ne m’aurait distrait de mes vendanges en mes chais.

Il me souvient encore les longues promenades que, devenu Baron de La Brède en ma vingt-cinquième année, je faisais, du château jusqu’au terres les plus éloignées, surtout celles de Martillac …
J’arrivais par les bois des Cabanasses, coupais champs et règes de vigne jusqu’à la Manceau où je causais volontiers avec Mme Duguat, pleine d’esprit et d’instruction ; j’y trouvais aussi Mme Renom. Je passais d’autres fois un moment à Eyquem chez Mme Gaussen, pieuse femme et de douce gaieté. Que de bonnes figures à saluer !

Pierre Latapie veille sur tout en compagnie de mon épouse Jeanne de Lartigue; mes deux régisseurs, Jean Argeau et Charles Couloumié organisent les travaux des métairies.
Mais depuis dix ans, ma vue faiblissante ne me permet plus de chevaucher à mon gré. C’est au plus près du château qui ne cesse de s’embellir, que je vais et viens, avant de rejoindre Bordeaux ou Paris. Mon maître de chail, Guillaume Grenier, dit l’Eveillé, est souvent à portée de voix, comme l’ont été Denise ma chère enfant, ou mes secrétaires. Je sais attentifs à me venir en aide mes valets de chambre, Manseniard et Collard, mes cochers Etienne Bertrand et André Luquet, Jean Brau le cuisinier, sans parler de mes gardes-chasses, Jean Billau et Jean Brossier, car je suis chatouilleux à l’endroit des braconniers ; je chassais autrefois volontiers le canard et conviais souvent des amis à m’accompagner.

La timidité a été le fléau de toute ma vie ; elle semblait obscurcir jusqu’à mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions. Mais avec mes gens de La Brède, je me sens à l’aise. De leur compagnie régulière, j’ai gardé le goût des plaisirs simples ; je m’éveille le matin avec une joie secrète. Je vois la lumière avec une espèce de ravissement. Tout le reste du jour, je suis content. Je passe la nuit sans m’éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engourdissement m’empêche de faire des réflexions. J’ai fait en ma vie bien des bêtises, et jamais de méchancetés. Je n’ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri. Je pardonne aisément pour la raison que je ne sais haïr. Et j’ai la satisfaction, avec mes enfants, d’avoir vécu comme avec mes amis.

Tout cela , malgré plus de soixante ans écoulés, me semble si proche.
Cet endroit de La Brède ne peut qu’être cher à mon cœur d’homme vieillissant.
Vous me parleriez de l’Europe, moi je vous parlerais de mon village de La Brède et de mon château…"



Monique Brut
21 mai 2005
« Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie ; il ne faut pas être au-dessus des hommes ; il faut être avec eux .» Pensée 1083

 

* En gras : écrit par Montesquieu

 

 

 

 

 

 

 

 

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